11 septembre 1973, « l’autre 11 septembre »

    Mesdames, Messieurs, cher(e)s ami(e)s et pour certains,  camarades,

Nous sommes aujourd’hui le 11 septembre 2021 et si, à juste titre, les médias nous rappellent que le 11 septembre 2001 (j’étais alors dans l’hémicycle du Parlement européen) 4 attentats terroristes islamistes frappaient cruellement les États-Unis d’Amérique faisant près de 3 000 morts de plus de 80 nationalités différentes et plus de 6 000 blessés,

il me faut aussi rappeler, ici sur la place Salvador Allende et ce, pour la 39ème fois depuis le 11 septembre 1982 date à laquelle je l’ai et nous l’avons inauguré en présence de Régis Debray alors très proche collaborateur de François Mitterrand, que le 11 septembre 1973, il y a donc 48 ans, une insurrection militaire aidée par des forces de « l’étranger » ,dont l’administration Nixon,  qui n’avaient jamais accepté la victoire démocratique de Salvador Allende à la Présidence du Chili,

avait renversé dans le sang la Démocratie Chilienne, une insurrection qui commença par l’assassinat de Salvador Allende, rebaptisé ensuite  » Suicide « par leurs auteurs et complices, et qui fut suivie par des milliers de morts, des dizaines de milliers d’emprisonnés et des centaines de milliers d’exilés dont plusieurs famille  à Villeneuve d’Ascq où elles marquèrent et marquent encore notre histoire.

Salvador Allende avait alors 65 ans et son assassinat avait secoué, un peu partout en Europe, dans le monde et bien sûr en France, le peuple de gauche, les socialistes qui étaient alors en France en pleine « conquête à venir » avec, en particulier, François Mitterrand qui un jour, lors d’un de nos entretiens, avec émotion, m’avait rappelé ce qu’il avait éprouvé ce jour là.

Chaque année, ici même, tout comme l’a fait Jean-Michel Stievenard durant son mandat, je l’ai rappelé et « j’ai essayé d’en tirer les leçons ».

Aujourd’hui j’ai fait un autre choix, celui de lire des extraits de ses dernières paroles prononcées dans des radios chiliennes  le 11 septembre 1973 au matin à partir de 7H55.

Je cite :

7 h 55 : Radio Corporación
Le Président de la République vous parle depuis le Palais de la Moneda. 

Des informations confirmées signalent qu’un secteur de la marine a isolé Valparaiso et que la ville est occupée, ce qui signifie un soulèvement contre notre gouvernement, un gouvernement légitimement constitué, un gouvernement mis en place par la Constitution et par la volonté des citoyens  …


8 h15
Travailleurs du Chili,

c’est le Président de la République qui vous parle. Nous avons eu jusqu’à présent des informations qui nous révèlent l’existence d’une insurrection de la Marine dans la Province de Valparaiso. 

J’ai ordonné que l’infanterie se rende à Valparaiso pour étouffer cette tentative de coup d’état …

8 h45
Camarades qui m’écoutez,
la situation est critique. Nous sommes devant un coup d’état auquel participent la majorité des forces armées …

Si on m’assassine, le peuple suivra sa route, suivra son chemin même si les choses seront plus difficiles et plus violentes

Et ce sera une leçon objective très claire pour la majorité de ces gens que rien n’arrête.

Radio Magallanes 9h03

En ce moment passent les avions. Ils est possible qu’ils nous bombardent. Mais qu’ils sachent que nous restons ici et que par notre exemple nous montreront que dans ce pays il y a des hommes qui savent accomplir les obligations dont ils sont investis. Je le ferai de par le mandat du peuple et de par le mandat d’un Président conscient et digne de la charge à lui octroyée par le peuple par des élections libres et démocratiques …

C’est un moment dur, difficile. Il se peut qu’ils nous écrasent. 


Mais le lever du jour appartient au peuple et sera celui des travailleurs. L’humanité avance pour la conquête d’une vie meilleure.


    Je paierai de ma vie la défense de principes qui sont chers à cette patrie. 

La honte tombera sur ceux qui ont renié leurs convictions, failli à leur propre parole et rompu la doctrine des forces armées.

Au nom des intérêts les plus sacrés du peuple, au nom de la patrie, je lance cet appel pour vous dire de garder en vous l’espoir. 

L’histoire ne s’arrête ni avec la répression, ni avec le crime. Cette étape sera franchie. Ce que nous vivons est un passage dur et difficile. 


Il se pourrait qu’ils nous écrasent mais l’avenir appartiendra au peuple et aux travailleurs. L’humanité avance pour la conquête d’une vie meilleure.


Compatriotes !

Il est possible que les émissions radio soient arrêtées.

C’est peut-être la dernière possibilité que j’ai de m’adresser à vous.

Face à ces événements, je peux dire aux travailleurs que je ne renoncerai pasImpliqué dans cette étape historique, je paierai de ma vie ma loyauté envers le peuple. 

Je leur dis que j’ai la certitude que la graine que nous sèmerons dans la conscience et la dignité de milliers de Chiliens ne pourra germer dans l’obscurantisme.


Ils ont la force, ils pourront nous asservir mais nul ne retient les avancées sociales avec le crime et la force. L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la construit.


Travailleurs de ma patrie ! 

Je veux vous remercier pour la loyauté dont vous avez toujours fait preuve, de la confiance que vous avez accordée à un homme qui a été le seul interprète du grand désir de justice, qui jure avoir respecté la constitution et la loi. En ce moment crucial, les dernières paroles que je voudrais vous adresser sont les suivantes : j’espère que la leçon sera retenue.

Le capital étranger, l’impérialisme réactionnaire ont créé ce climat afin que les Forces Armées brisent leurs engagements.

Je voudrais surtout m’adresser à la femme modeste de notre terre, à la paysanne qui crut en nous, à l’ouvrière qui a travaillé dur, à la mère qui s’est toujours préoccupée de l’éducation ses enfants. Je m’adresse aux professionnels de la patrie, aux patriotes, à ceux qui depuis un certain temps voient se dresser au-devant d’eux la sédition provoquée par leurs collègues, leurs camarades de classe, qui n’ont fait que défendre les avantages d’une société capitaliste. 

Je m’adresse à la jeunesse, à ceux qui ont chanté et ont transmis leur gaieté et leur combativité. Je m’adresse au Chilien, à l’ouvrier, au paysan, à l’intellectuel, 

à tous ceux qui seront persécutés parce que dans notre pays le fascisme était présent depuis un certain temps déjà par les attentats terroristes.

Il est certain qu’ils feront taire Radio Magallanes et le métal de ma voix calme ne vous rejoindra plus. 

Cela n’a pas d’importance, vous continuerez à m’entendre. Je serai toujours auprès de vous et vous aurez pour le moins, le souvenir d’un homme digne qui fut loyal envers la patrie. 

Le peuple doit se défendre et non se sacrifier. Le peuple ne doit pas se laisser cribler de balles, mais ne doit pas non plus se laisser humilier.

D’autres hommes dépasseront les temps obscurs et amers durant lesquels la trahison prétendra s’imposer. 

Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vivent les travailleurs !


Ce sont mes dernières paroles.


J’ai la certitude que le sacrifice ne sera pas inutile


et que pour le moins il aura pour sanction morale la punition de la félonie, de la lâcheté et de la trahison.

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